La mémoire de l'eau

À l'origine, il s'agissait de trouver un mécanisme qui eût rendu physiquement plausible l'homéopathie. En effet, si l'on dilue une solution un nombre suffisant de fois, on se retrouve avec une solution qui a toutes les chances de ne plus contenir une seule molécule du principe actif. Or, l'hypothèse fondatrice de l'homéopathie est justement que certains composants peuvent agir alors même qu'ils ne sont plus présents dans la solution suite aux dilutions successives ; mieux, seul l'effet voulu subsiste, tandis que les effets secondaires nocifs sont éliminés. Peu de scientifiques contestent ce dernier point, et les annales ne semblent pas avoir jamais répertorié un cas d'empoisonnement avec un tel médicament. Par contre, un certain nombre restent sceptiques lorsqu'on leur explique que l'eau plate peut soigner aussi bien voire mieux qu'un médicament pourvu qu'elle ait été en contact avec celui-ci.

C'est ainsi que Jacques Benveniste formule l'hypothèse de la « mémoire de l'eau » : en présence du composé actif, les molécules d'eau s'arrangent d'une certaine manière, et prennent en quelque sorte son empreinte. De plus, ce n'est en réalité pas le composé en question qui est actif, mais l'eau elle-même dans la configuration qu'elle prend au contact de celui-ci. De là, la dilution ne pose plus un problème insoluble : les molécules d'eau gardent l'empreinte même une fois que le moule a disparu. Même si les molécules ainsi conformées du solvant aqueux sont plus nombreuses que celles du composé, il doit en rester relativement peu après les fatidiques 12 dilutions au centième (CH12, soit à la fin 10-24, le nombre de molécules de l'élément actif avoisinant les 1023). Pourtant, l'effet subsisterait jusqu'à 10-120 pour un antisérum auquel réagissent les globules blancs.

On peut certes imaginer que la conformation est contagieuse, à la façon supposée du prion par exemple, mais étant donné que les composés en question existent pour certains à l'état naturel, toute l'eau de la Terre aurait dû, depuis tant de millions d'années, être ainsi contaminée (à moins bien sûr que ce ne soit une preuve que la Terre n'est âgée que de 9000 ans, comme on l'enseigne dans certaines écoles américaines, sous la pression des intégristes).

L'autre problème potentiel est que l'eau est rarement pure et qu'elle est donc déjà saturée des empreintes des divers sels minéraux, qu'ils soient d'origine naturelle ou artificielle. Il faut espérer que les stations de purification de l'eau, qui fournissent une quantité non négligeable de l'eau potable, savent faire perdre à l'eau la mémoire des déchets qu'elle a charriés.

Malgré tout, on sait depuis longtemps que les molécules d'eau ordinaire (il ne s'agit aucunement d'eau lourde, oxygénée, ou de Seltz...) ont un comportement peu ordinaire : elles peuvent se combiner dans des arrangements extra-moléculaires, peut-être très complexes, qui restent encore mal connus. Cela fait intervenir notamment les forces dites de Van der Waals : si la molécule H2O est globalement neutre, le fait que la charge électrique soit très inégalement répartie donne lieu à des interactions dipôle-dipôle complexes. On peut donc concevoir que ces conformations extra-moléculaires prennent une marque en rapport avec le composé.

Malheureusement, les forces en question sont faibles, et de plus décroissent très rapidement avec la distance, suivant une loi en 1/r7 contre 1/r2 pour l'attraction gravitationnelle ou électrostatique. En particulier, la simple agitation thermique, même à température ambiante, suffit à briser de tels liens. Comme les solutions homéopathiques ne sont pas censées être réfrigérées à des températures proches du zéro absolu (ce qui explique peut-être certains échecs de la médication en question), cela a pour conséquence fâcheuse que la durée de vie des arrangements sus-évoqués est très courte, c'est-à-dire de l'ordre d'une infime fraction de seconde, et pour corollaire que la conformation devrait être terriblement contagieuse, sans quoi la solution ne tarderait pas à souffrir d'amnésie.

À vrai dire, Benveniste reste bien au-dessus de ces vaines spéculations. Il publie en 1988 un article dans Nature, « La dégranulation des basophiles humains induite par de très hautes dilutions d'un anti-sérum anti-IGE», où il fait état de ses expériences sur les hautes dilutions. Le Rédacteur, contre l'avis de ses collaborateurs, avait finalement laissé paraître l'article, après que Benveniste se fut engagé à refaire l'expérience sous contrôle. La revue dépêche donc des vérificateurs, lesquels doutent que les tests, mal étalonnés (« ill-controlled »), soient significatifs, et soulignent les insuffisances du protocole adopté, notamment à prévenir les erreurs conscientes ou inconscientes au niveau des expérimentateurs. Bien entendu, cela ne prouve rien, ni dans un sens, ni, surtout, dans l'autre...

En outre, personne ne parvient à reproduire les expériences en question. En soi, cela n'est pas éliminatoire : un étudiant de première année sait combien il est parfois difficile d'obtenir précisément les valeurs que prédit la théorie, même dans l'expérience de chimie la plus éculée, pour ne pas parler de la biologie. Cependant, ce qui n'infirme pas une évolution possible ne peut suffire à lancer une révolution. Il a fallu que la théorie de la relativité soit corroborée par des dizaines de phénomènes difficilement explicables autrement pour qu'elle soit enfin admise. Et pourtant, l'expérience de Michelson-Morley (invariance de la vitesse de la lumière dans le vide) n'avait jamais été prise en défaut où que ce soit.

La relativité restreinte étant sans doute trop technique et restreignante pour être populaire et médiatique, les chercheurs « alternatifs », plutôt que de s'enthousiasmer précocement, attendirent donc plutôt qu'elle fût reconnue, pour la contester : un demi-siècle après l'expérience de Michelson-Morley, Einstein était encore régulièrement attaqué par quelques irréductibles, qui pour certains venaient juste d'admettre la physique newtonienne...

L'attitude de ces conservateurs explique en partie la gentillesse avec laquelle le vieux savant prêtera son concours bienveillant aux expérimentations novatrices, en particulier, celles de Wilhelm Reich autour de l'« orgone », avant de finir par perdre patience. La pertinence n'est pas systématiquement du côté de la nouveauté ou de la tradition, mais l'avenir tend à donner raison aux théories largement cohérentes assorties à des phénomènes observables qu'elles expliquent et prédisent.

À l'instar de Reich, Benveniste invitera les sommités du moment dans son laboratoire, sans davantage de succès. De façon exactement similaire, les représentants de l' « orthodoxie » refuseront d'ouvrir les yeux, voire saboteront les expériences, et s'ingénieront à détruire la réputation du scientifique insoumis au Système. Comme Reich, Benveniste se retranchera dans son laboratoire, puis en appellera au peuple et aux médias.

C'est alors que Jacques Benveniste vint nous exposer les développements récents de ses recherches. L'expérience met toujours en scène un cœur de cobaye dont les battements réagissent à une solution d'histamine, ou bien à son succédané. En effet, il suffit de capter les « ondes » émises par une vraie solution, de les amplifier, et de les réémettre vers un bac d'eau pure (avec la mémoire remise à zéro ?) pour que cette dernière acquière les propriétés de la première. On s'imagine déjà en train de capter les ondes d'un Pommard 1959 pour en imbiber une bouteille de vin de table... Mieux, Benveniste explique avec force envolées lyriques que ces ondes peuvent être enregistrées et que, depuis quelque temps déjà, il parvient à transmettre certaines caractéristiques d'une solution à distance via Internet. Ainsi, non seulement l'eau a une mémoire, mais celle-ci peut être captée et transférée sur un support informatique. Désormais, l'informatisation de la cave à vins ne se limite plus à l'inventaire, elle devient totale !

Qu'on appelle cela "quitte ou double" ou bien "fuite en avant", la tentation d'être dans le "bon camp" avant l'heure devient simplement irrésistible. Car on ne peut que soutenir l'inventeur de la digimédication, et l'on se prend à imaginer la carte medic-blaster ou bien le modem fax-voix-données-médicament, branché à un solénoïde plongé dans l'eau, qui synthétise en quelques secondes le médicament ad hoc... Car, bien sûr, cela marche avec les ondes, et peu importe qu'elles soient sonores ou électromagnétiques.

L'enthousiasme devant l'exposé est à la mesure de ses promesses : il ne tiendra pas. Les questions reçoivent au mieux pour réponse qu'il s'agit de constater et non pas d'expliquer. Des lacunes invraisemblables apparaissent, qui auraient fait rougir un bachelier : quels sont les signaux captés (« je suis biochimiste, pas physicien »), quelle est leur répartition spectrale (« qu'est-ce que vous entendez par là ? »), quelles sont les molécules qui sont mémorisables (« beaucoup », quoique, après réflexion, pour le glucose, « peut-être pas » !). Il est difficile de faire la part entre la désinvolture et les manquements. Pourtant, en quatre ans (au moins : de 1992 à 1996), on a largement le temps d'isoler les données pertinentes, et aussi peut-être de trouver des expériences un peu moins ésotériques et plus convaincantes qu'un cœur qui accélère ses battements, et encore, seulement dans certaines conditions qui semblent faire du laboratoire de Clamart un lieu unique au monde. En tout cas, cela montre un surprenant manque d'intérêt pour élucider sérieusement un mystère aussi passionnant.

Vers la fin de la conférence, Benveniste s'échappe de plus en plus souvent vers la métathéorie pour décocher ses flèches. L'intérêt évident des vérificateurs de Nature, qui avaient laissé paraître son article malgré le tollé prévisible, était que la sensationnelle expérience fût confirmée. Néanmoins, il explique, non sans un certain talent oratoire, que s'ils ne virent rien, c'est qu'ils étaient incompétents et de mauvaise foi : il « aurait dû mettre ces charlatans à la porte de son laboratoire ». D'où l'utilité d'ouvrir son laboratoire au public, compétent et, surtout, de bonne foi.

L'argument "c'est pas moi c'est lui" montrant ses limites, il enchaîne avec "eux aussi" : même si la théorie s'avérait fausse, l'attitude du corps scientifique n'en serait pas moins des plus condamnable, car la plupart des substances médicamenteuses n'ont de toute façon « aucun effet » et sont nonobstant cela remboursées par la sécurité sociale. La vérité, en fait, la voilà : la biologie en France est entre les griffes de trois institutions, toutes à la solde du lobby pharmaceutique, et son corps scientifique est « sclérosé », comme en atteste le fait qu'il n'y ait eu « aucun prix Nobel de médecine français depuis 30 ans » (et Dausset en 80 ?). Quant aux physiciens, on se rappellera surtout de Charpak, non pour son prix Nobel (en 92, juste après De Gennes), mais pour avoir « refusé de répondre » après à peine une dizaine d'expériences non concluantes et d'échanges épistolaires sulfureux.

Vient enfin l'argument de choc, qui transcende tout rationalisme scientifique, et qu'on utilise parfois pour convertir les agnostiques : en ne finançant pas ces recherches (que Benveniste se propose de diriger, bien entendu), la France prend du retard sur l'un des domaines scientifiques majeurs du XXIème siècle. De plus, des recherches sur un sujet aussi révolutionnaire sont d'un coût négligeable en regard de ce qu'elles peuvent rapporter ! Autrement dit, c'est le pari pascalien adapté au charlatanisme. Heureusement, la science a encore un petit peu de cette éthique qui manque tant en politique.

Et puis on nous met dans le secret de ces travaux à la pointe du progrès qui vont révolutionner le siècle prochain : aux États-Unis, la « fusion froide » serait déjà mise en application dans des petites centrales ; en Russie, un rayon laser qui traverse un bac d'eau subirait des transformations subtiles mais détectables qui permettraient notamment d'identifier la personne qui se trouve à proximité... Bref, la communauté scientifique est sclérosée et abrutie, mais heureusement, de brillants chercheurs (qu'on ne cite pas, par modestie sans doute) passent outre aux interdits et aux censures. On n'est plus très loin des X-files.

En fait, aucun chercheur digne de ce nom n'excluait a priori la possibilité d'une mémoire de l'eau ; mieux, ç'aurait été une grande découverte en cette fin de siècle pourtant si différente de la précédente, laquelle croyait tout savoir. Soit dit en passant, aucun des arguments présentés ici ne permet de statuer car tout dépend des vitesses respectives des différents processus, à supposer évidemment qu'ils interviennent effectivement.

La mémoire de l'eau est donc encore une question potentielle ouverte : l'idée ne semble pas trop déraisonnable, bien qu'aucune expérience n'ait encore permis de mettre quoi que ce soit en évidence, et qu'aucune théorie éprouvée ne prévoie son existence comme logique ou nécessaire. Les scientifiques sont naturellement avides de phénomènes inexplicables mais qui, évidemment, sont reproductibles à volonté dans des conditions qui excluent l'erreur. La communauté scientifique attendait donc, au moins, ne serait-ce qu'une raison de "croire" à la mémoire de l'eau : une expérience incontestable (objective, reproductible...) ou bien une théorie solide, ayant une valeur explicative et / ou prédictive.

C'est là tout le problème, non pas physique mais sociopsychologique : Benveniste n'apporte tout simplement rien. Ce type d'expérience est tenté régulièrement depuis un siècle avec un succès qui dépend surtout de l'expérimentateur, et il ne propose pas le moindre début de théorie scientifique susceptible de vérification. En fait, si par extraordinaire la mémoire de l'eau s'avérait fondée, Benveniste (avec ses prédécesseurs) y aurait contribué à peu près autant que les alchimistes à la connaissance des processus de transmutation et à la physique nucléaire qui en pose les bases. Voire, il en aurait retardé la découverte effective en déconsidérant le sujet.

L'image de l'alchimiste donne d'ailleurs une assez bonne idée des expériences et de la personnalité de Benveniste. L'alchimiste du XXème siècle cherche en effet à acquérir la respectabilité scientifique, puisque la science est (enfin) reconnue comme détentrice du savoir générique objectif. Le siècle regorge de ces théories « alternatives » mais néanmoins « scientifiques ». C'est en quelque sorte « l'hommage que le vice rend à la vertu ».

 

Jacques Benveniste, né à Paris le 12 mars 1935, est décédé le 3 octobre 2004.

Quelques liens :

DigiBio Research Laboratory (site de Jacques Benveniste)

Water- Dissolving the Controversy (Science@Berkeley Lab)

The anomalous properties of water - Homeopathy

"Meta-analysis of 89 placebo-controlled trials failed to prove either that homeopathy was efficacious for any single clinical condition or that its positive clinical effects could entirely be due to a placebo effect [121a]",

BBC - Science & Nature - Horizon - Homeopathy The Test

Harmless Alcohol Surrogate Created by Application of a Spin Field

La légende de l'homéopathie des mises au point qu'appelle la raison (Extrait du Québec Sceptique no 26, page 31, été 1993).

Water pseudoscience and quackery

Alcohol and Water Don't Mix (Advanced Light Source (ALS) of Berkeley Lab)

What is pseudoscience

The Bob Lazar Corner il y en a qui sont encore bien pire...

Element 118 disappears two years after it was discovered (August 2001) - News - PhysicsWeb il y en a aussi qui savent reconnaître leurs erreurs...

Wikipedia.org : Pathological_science - Pseudoscience - Cold_fusion

Les frères Bogdanoff, eux, ont carrément sauté l'étape de la recherche sérieuse, décidément trop peu gratifiante (médiatiquement, surtout). Leur livre semble un peu lourdingue ; pourtant, il paraît que ce n'est pas une parodie (volontaire). Analyses : yb messager Fabien Besnard Ph. A.-C