Le cerveau et la machine

Avec la révolution industrielle s'ébauche une révolution philosophique fondamentale dont nous n'avons pas encore tiré tous les enseignements : la mécanisation du travail au sens le plus général, par une spécification abstraite donnée à une machine.

A cette époque - celle des premiers métiers à tisser, puis de la production à la chaîne de pièces simples, puis de voitures - le concept de mécanisation, flagrant, ne peut plus être négligé : il est possible de faire exécuter un travail auparavant spécifiquement humain par une machine, pourvu que la tâche soit formalisée et encodée sur un support ad hoc. Une telle machine n'est pas assimilable à un outil classique car elle est paramétrable, son utilisation implique une réflexion consciente et un transfert d'information, de façon explicite, comme à un ouvrier. Ainsi, on peut encore appeler outil la machine à calculer de Pascal qui ne sait qu'additionner, mais la machine de Babbage, par sa capacité à effectuer toute opération, rend le fossé entre homme et chose soudain moins large. Von Neumann est le premier à avoir explicité cette notion de programme, de suite d'instructions consécutives. Au passage, il faudra attendre les années 1930 pour savoir enfin ce qu'aurait* calculé cette machine : les fonctions appelées depuis calculables c'est-à-dire en gros mettant en œuvre un nombre fini d'opérations sur des entiers. Il existe donc des fonctions non-calculables, qui ne le sont pas davantage avec les ordinateurs les plus puissants d'aujourd'hui.

Cela amène donc à se demander s'il y a une limite théorique à ce que peut faire une machine, par rapport bien sûr à un cerveau. La réponse, une fois mis de côté le premier élan spiritualiste, est claire : tout et bien plus. Rien ne permet en effet d'affirmer actuellement que le cerveau est plus qu'une machine, certes complexe, dont on commence seulement à comprendre quelques mécanismes. Par ailleurs, notre esprit se révèle de plus en plus souvent insuffisant à saisir la complexité du monde, et, de même que le commun des mortels a une conception assez restrictive de l'évidence, si on la compare à celle d'un Gauss ou d'un Von Neumann, génies mathématiques, on peut imaginer que certains problèmes pour nous insolubles seraient résolubles voire évidents pour un cerveau très supérieur. La capacité limitée de notre cerveau peut ne pas nous permettre de résoudre des problèmes intrinsèquement complexes, c'est à dire non factorisables en problèmes plus élémentaires. Ainsi, la preuve du théorème des quatre couleurs nécessite un ordinateur, tout comme le décodage des gènes. Peut-on alors renier à ces assistants électroniques toute intelligence ?

Au jeu d'échec, longtemps l'archétype de l'activité intelligente, les machines sont sur le point de dépasser l'homme. La force brute (des centaines de millions d'opérations par seconde) permet d'égaler la performance de la "machine molle" lente (quelques milliers d'opérations par seconde au maximum), même astucieuse et "massivement parallèle". L'imitation du cerveau, pour intéressante qu'elle soit, n'est pas la voie la plus prometteuse. Dans l'histoire des techniques d'ailleurs, la nature a été plus une source d'inspiration qu'un modèle : les ailes des avions sont une abstraction élaguée de celles des oiseaux (dont on ne connaît, à vrai dire, toujours pas le fonctionnement exact), la roue même n'a rien à voir avec les pattes. L'abstraction des principes essentiels, trouvés ou non dans la nature, permet de construire des machines ayant les fonctionnalités désirées, alors même que le mécanisme est encore très loin d'être compris dans le détail : la technique n'est pas science. En outre, la machine pensante idéale devrait ne pas être affligée des mêmes défauts que le cerveau...

Ainsi, les programmes de calcul formel sont d'utilisation courante depuis une dizaine d'année. Il ne s'agit plus de calcul déterministe sur des nombres, suivant des algorithmes précisés à l'avance, mais bien de l'exploitation de règles de raisonnement. Une autre application, la reconnaissance des caractères, est en plein essor, et les programmes les plus performants sont ceux qui ne cherchent pas à imiter le cerveau !

Il faut donc abandonner la notion de tâche intelligente, puisque le fait qu'elle soit réalisable par une machine "bêtement" programmée n'implique aucunement qu'elle ne le soit pas de façon intelligente (et alors, sans doute avec plus de pertinence). Et réciproquement, un travail réputé intelligent peut éventuellement être effectué efficacement par une machine, pourvu qu'elle soit suffisamment puissante. Si on imaginait peut-être il y a 20 ans la puissance brute des ordinateurs d'aujourd'hui, nul ne prévoyait leur utilisation à l'aide d'interfaces intuitives (graphiques, symboliques...). Ne prétendons donc pas pouvoir prévoir ce que peut faire un ordinateur avec 100 milliards de mémoires (1000 fois plus que les ordinateurs actuels), soit autant que le cerveau...


*   La machine de Babbage n'a en fait jamais été achevée car elle nécessitait une précision d'usinage inaccessible à l'époque. Elle a été construite récemment, et serait en cours d'expérimentation.